L'analyse de Jean-Pierre Corniou

Le SaaS est plus qu’une nouveauté. Il pourrait constituer cette « killer app » que l’industrie informatique attend et redoute, en l’occurrence une arme redoutable de destruction massive du tissu informatique traditionnel établi depuis plus de trente ans.

Source : Vous avez dit SaaS? - Blog Jean-Pierre CORNIOU
Année : 2008
Auteur : Jean-Pierre CORNIOU, Professeur - mastère en systèmes d'information HEC/Mines , Université Paris-Dauphine, Ecole de management des systèmes d'information (EMSI) de Grenoble Ecole de Management.

Le modèle actuel

Des solutions assimilées à des produits

Depuis qu’IBM, à l’aube de l’informatique moderne, a commencé à vendre séparément ses logiciels et ses machines s’est développé un marché très dynamique de la vente de logiciels à partir desquels entreprises et administrations, les plus gros consommateurs d’informatique, ont pu construire leurs propres applications.

Des coûts de maintenance difficiles à supporter

La construction et la maintenance de ces applications représentent le fondement du marché informatique et de ses emplois. Ces applications, ont pour l’essentiel été construites ex nihilo avec des langages de programmation comme le Cobol, Natural ou Java, puis, très récemment, assemblées à partie de briques de base, par des informaticiens maison, renforcés par des informaticiens sous-traitants, sur la base de cahiers des charges écrits par des utilisateurs internes, eux-mêmes soutenus par des consultants. Cet écosystème a permis aux entreprises de progressivement se constituer un patrimoine applicatif considérable, grâce auquel certes elles gèrent leurs opérations mais au prix d‘une déperdition d’énergie qui devient de plus en difficile à supporter.

Des applications rigides peu adaptées à un monde changeant

Car l’histoire informatique a conduit à développer un nombre élevé d’applications rigides, peu adaptées à un monde changeant et aux logiques d’adaptation constantes des entreprises à leur contexte économique. Par ailleurs ce mécanisme de création de systèmes applicatifs spécifiques est long et coûteux car ils ne bénéficient pas des économies d’échelle qui ont marqué le progrès de toute industrie en permettant simultanément d’accroître la qualité et de baisser les coûts.

65% des licences du CRM de Siebel n’ont jamais été exploitées.

Une grande partie des applications est composée de programmes internes utilitaires, estimés à 70% du coût, qui ne créent pas de valeur métier directe pour l’entreprise. Enfin l’expérience démontre aisément que nombre de programmes restent inutilisés et représentent un surcoût considérable pour les budgets informatiques. Selon le Gartner group, 65% des licences du fameux logiciel de CRM qui a fait la réputation de l’éditeur Siebel n’ont jamais été exploitées.

Penser en terme de service

Déjà, cette florissante industrie de haute couture a été transformée par l’apparition de grands progiciels intégrés qui définissent largement le cadre général dans lequel doivent s’insérer les spécifications de l’entreprise. Toutefois cet effort d’industrialisation des solutions se heurte au fait persistant que peu d’utilisateurs se sentent spontanément enclins à s’intégrer dans un cadre général ce qui entraîne la plupart des entreprises à devoir adapter, coûteusement, les progiciels aux « spécificités « de l’entreprise. Il est généralement admis que ces dépenses d’adaptation peuvent représenter jusqu’à dix fois le coût des licences.

Des solutions standardisées qui optimisent le rapport qualité/prix

Le modèle « SaaS » vise à développer une « customisation de masse » qui réponde simultanément aux exigences de coût et de qualité tout en laissant à l’utilisateur la capacité de s’adapter à son propre contexte. C’est une application métier fournie sur internet que l’on ne paye qu’à la consommation.

Ce n’est pas toutefois la première tentative de rationalisation industrielle de l’informatique qui a déjà lancé les concepts de l’informatique « on demand », ou encore le mouvement de rationalisation de la construction d’applications à partir de services «SOA». Mais il se peut que, cette fois, le monde traditionnel du développement ne résiste pas durablement aux poussées de ce type de standardisation. En effet c’est un modèle qui existe déjà largement grâce au développement d’applications internet natives exploitées à distance.

Des solutions dont l'usage est partagé

Là où chacun utilise dans sa vie quotidienne des applications essentielles comme le courriel ou les moteurs de recherche sans se soucier le moins du monde du fait que ces mêmes outils soient utilisés par des millions d’utilisateurs de façon identique, on peut imaginer que des applications classiques et peu différenciantes, comme la paye ou la comptabilité, soient désormais livrées sur ce modèle. Le succès de Salesforce.com pour la gestion des relations client démontre que le modèle peut également fonctionner pour des domaines jugés comme critiques par les entreprises.

Des solutions particulièrement adaptées aux PME/PMI

Bien entendu, le choix de ce type de solutions sera d’autant plus attractif que l’entreprise aura peu de base installée, donc peu de problèmes d’interface avec le système d’information existant. On peut ainsi imaginer que les nouvelles PME, ou encore les filiales de grands groupes s’implantant sur de nouveaux territoires soient directement tentées par ce modèle souple et ne nécessitant ni investissement lourd, ni compétences informatiques internes importantes. Une des questions posées est toutefois la coexistence entre des solutions de type Saas, gérées à distance, et des applications classiques, développées et hébergées localement, et on imagine déjà des plate-formes d’intégration entre ces deux mondes antagonistes, ou encore entre fournisseurs de services complémentaires.

Les acteurs de l'informatique migrent vers le SaaS

Enfin, comment les acteurs traditionnels de l’informatique vont réagir par rapport à ce modèle ? Deux types de candidats sont bien placés pour être en mesure de l’exploiter : les éditeurs de progiciels, SAP, Oracle, IBM, Microsoft, avec son offre Microsoft Dynamic Live, (mais aussi Google et ebay !) qui vont trouver dans ce système le moyen de développer une base continue de revenus et les grandes sociétés de service qui conjuguent capacité de développement et infrastructures d’exploitation comme IBM ou EDS, qui peuvent mettre en ligne non seulement la solution informatique mais également des processus complets. Le Saas est aussi un marché où apparaissent de nouveaux acteurs performants et ambitieux comme NETSUITE qui propose un système intégré couvrant tous les besoins d’une entreprise. Il est intéressant de noter qu’un de ses fondateurs n’est autre que le CEO d’Oracle, Larry Ellison.

De la haute couture au prêt-à-porter

Ce modèle bouleverse l’ordonnancement classique des acteurs de l’informatique. Il se heurte aux habitudes, soulève des inquiétudes comme celles de la confidentialité des données ou la continuité de service. Mais à bien y réfléchir, l’industrie informatique en passant de la haute couture au prêt-à-porter ne ferait que suivre le chemin déjà exploré par toutes les grandes industries au grand bénéfice du consommateur final et du développement économique. Il n’y a rien là de troublant ou de choquant, même si cela fait trembler l’écosystème.